Je l’ai vu, finalement

J’ai enfin vu hier soir The Social Network, et ça m’a fait tout drôle : j’avais passé la journée à réfléchir comment persuader Adam D’Angelo et Andrew ‘Boz’ Bosworth (qui semblent apparaitre dans le film) de changer un détail sur Quora, et implicitement ailleurs, (obliger les critiques à être plus spécifiques).

Voir une telle déformation de la réalité est choquant, mais plus généralement, le film va très vite et surtout passe d’éclats de génie à des déceptions violentes. Premières répliques : Oui ! La fascination de ‘Zuck’ pour la Chine a été entretenue par une vidéo qui évoque la démographie chinoise comme son personnage le fait dans le film, et qui a avait commencé à faire du bruit à l’époque, —la mention de ce détail et le souvenir de la vidéo sont excitants— mais… Non, ça n’est pas le nombre de “génies” qui est en cause (et quelqu’un qui a la formation de Zuck ne ferait pas cette erreur), mais de « Honor students », précisément la différence entre lui et la majorité des étudiantes qu’il a pu rencontrer… Le film se concentre donc sur les souvenirs déformés des interlocuteurs que les producteurs ont su réunir, et montre ce que je rêve de pouvoir voir : ce que mes interlocuteurs comprennent.

La scène avec la formule sur la fenêtre est caricaturale de ça aussi : Zuckerberg avait développé un outil de recommandation musicale avant de venir à Harvard ; il n’a pas besoin d’Eduardo pour lui rappeler le théorème de Bayès (le résultat de base dans le domaine). Pour avoir eu plus de conversations de ce type depuis plus de quinze ans, je peux certifier : la discussion n’est jamais sur le calcul, qui pose rarement problème (il y a toujours quelqu’un qui a assez d’instinct pour trouver rapidement «la couille», au pire) mais toujours sur l’interprétation à donner aux variables. C’est beaucoup plus probable qu’il lui ait demandé d’expliquer comment marchait son algorithme de portefeuille afin d’avoir un vocabulaire commun, des poignées sémantique pour prendre sa compréhension d’un classment adaptatif, et lui expliquer l’intérêt et les approximations du moteur prédictif (rendre un HotOrNot-like efficace et controversé en comparant des étudiants d’attractivité proche). Quelques années plus tard et le ressentiment aidant…

Tout le film est un portrait en creux des incompréhensions de chacun. Autre exemple flagrant : à l’écran, aucun juriste ne pense à dire aux Winkelvoss & Narendra qu’aucun droit, aucun principe, aucune jurisprudence, rien ne protège une idée. Un dépôt protège une marque ; un brevet, une invention ; le droit d’auteur, une création originale. Rien ne protège une discussion, sauf un accord de confidentialité. C’est un principe élémentaire en droit des biens immatériels, et le point que devrait marteler tout juriste qui travaille sur la question — un détail que les intéressés n’ont pas voulu entendre…

Plus généralement, on ne voit dans ce film que ce que l’on souhaite, ce qu’on aimerait faire ou être, en creux : pour un journaliste spécialisé, des erreurs graves ; pour les protagonistes, une réécriture intéressante ; pour un entrepreneur idéaliste, une superficialité triste, ou, pour quelqu’un qui passe sa journée entre les Profile pics des gens représentés, un manque de ressemblance avec les originaux.

Voilà donc ma critique, celle que j’avais écrite longtemps avant de voir le film, mais après avoir lu les dizaines d’avis publié à la sortie : c’est un film révélateur. Toutes les critiques en révèlent beaucoup plus sur leur auteur lui-même que sur le film en soit. Parler de ce qu’ils ont vu est une manière terriblement efficace d’apprendre sur ses proches. Interprétez le succès du film comme un besoin de projection. Peu de film avant celui-ci avait eu un tel traitement ; Citizen Kane, auquel on le compare pour des raisons évidentes, est peut-être le plus similaire. Ça ne remet pas en cause la qualité ou la légitimité du succès du film, au contraire — mais il tient plus au sujet, fascinant, qu’à la réalisation (réussie) ou qu’à l’interprétation (complétement décalée).  Orson Wells parle peu de presse ; de même, si vous voulez savoir ce qu’a été Facebook, ou l’entrepreneuriat de nos jours, voyez ailleurs, en ligne principalement : il y a tant en plus.

Allez donc le voir ce film (toutes les salles sont pleines), parlez-en, mais comprenez chaque avis comme une confession — sauf le mien, évidemment.

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À propos de Bertil

I'm a PhD student in Digital Economics, and I love viennoiserie. Je suis un doctorant en économie (numérique) et j'aime la viennoiserie.
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