Participation sur InterMédias

Je suis passé rapidement à la radio belge ce matin. J’ai été supris par le peu de concertation avant, et déçu par le manque de perspective face aux anecdotes de départ. Un détail m’a choqué : un des intervenant a dit que Facebook avait peu innové techniquement, ce qui est loin d’être le cas.

La Radio belge francophone La Première diffuse une émission hebdomadaire sur les nouvelles technologies, interMédias. Les présentateurs m’ont proposé de participer ce matin, avec Yves Baudechon et Thierry De Smedt sur le thème « Qu’est-ce que Facebook a changé pour vous, au plan privé ou professionnel ? Pourquoi l’avez-vous rejoint ? Pourquoi l’avez-vous quitté ? ». Si vous avez la curiosité, vous pouvez maintenant l’écouter. Première surprise : la facilité à participer. J’ai été retenu parce qu’un ami a vu un tweet repris par un de ses amis journaliste ; j’ai répondu en évoquant mon sujet et en donnant mon numéro de téléphone. Une assistante m’a appelé pour confirmer et avoir mon titre — c’est tout. Après avoir assisté à autant de débats entre amis sur le media-training, j’imaginais plus de préparation ou de concertation. Heureusement, finalement : plus je parle devant un grand amphi et moins j’ai de temps, plus je prépare mon cours ; s’il avait fallu étendre la formule à une minute et une audience de média de masse, j’aurais réclamé des semaines.

On m’avait prévenu : l’exercice laisse incroyablement peu de temps à l’antenne. De fait, j’ai à peine eu le temps de dire que les fondateurs envisagent sereinement de changer le monde, et d’évoquer Danah Boyd (sur les adolescents, qui apprennent les règles sociales en essayant, comme nous-même ré-apprenons à se servir des réseaux sociaux formalisés).

L’émission est évidemment en réaction à la sortie du film de David Fincher, The Social Network ; je n’ai pas encore réussi à aller voir le film, donc je ne ferai pas de critique dans ce billet, mais ça ne saurait tarder — et j’ai déjà une idée précise de ce que j’en dirai. Il n’a pas tellement été question du film mais davantage des anecdotes habituelles : les amis retrouvé, les commentaires inopportuns, les parents d’adolescent, etc. — individuellement touchantes (heureuses ou malheureuses) mais dont le bilan est impossible à tirer en l’état.

Première déception : il n’y a pas eu de mise en perspective de ces histoires ; il n’y a pas eu de confrontation systémique pour montrer comment bloquer un comportement gênant, c’est empêcher autre chose de souhaitable, et comment sont fait les arbitrages. Accuser Facebook d’avoir un oncle qui commente trop, c’est accuser la Police qu’il y a des vols : c’est en effet le bon interlocuteur, mais ils savent mieux pourquoi et comment contenir les indélicats. Ce qui est intéressant, c’est de comprendre leur méthode de résolution, inventive et souvent à la fois technique et implicite. Plus essentiellement, ces réserves sont précisément ce sur quoi travaillent les centaines de développeurs et chef de projet ; toutes les solutions simples ont été imaginées et testées. Voyez cette présentation de 30 min en anglais par Adam Mosseri, concepteur de produit.

Les journalistes ont essayé d’évoquer ces mesures, mais sans détails, ni en renvoyant à des ressources pour comprendre les conventions d’usage dans chaque cas. Inutile de critiquer sans faire, donc laissez-moi profiter de l’occasion de ce biller pour détailler les comportements à avoir — pour aller vite : si quelqu’un est indiscret, réduisez ce qu’il voit (dans les réglages de confidentialité) ; si quelqu’un est bavard, vous pouvez le rendre muet (survolez avec votre le curseur son message, une croix apparaît en haut à droite) ; si quelqu’un marche un peu trop sur vos plate-bande, effacez ses traces les plus gênantes, demandez-lui dans un message privé d’être plus discret en expliquant et adaptez ses autorisations le cas échéant. Plus généralement, cette attitude marche bien avec les adolescents, même loin du clavier : expliquez-leur précisément pourquoi ils sont exaspérants — bruyants, bêtes, irrespectueux, etc. Ils découvrent que quelqu’un a honte, par exemple de son orientation sexuelle, et l’étrangeté les fait rire ; si vous lui dites que cette personne a souffert de ses hésitations, et souffre encore des préjugés et des questions indiscrètes de ses proches, et que c’est insensible de se moquer de quelqu’un qui souffre, vous leur ferez faire d’immenses progrès plutôt que de les enfermer dans leur incompréhension.

La question de la relation entre professeur et élève a aussi été évoquée dans l’émission — mais contrairement à ce qui a été dit, elle a été soulevée aussi vite que des étudiants de dernière année, membres, sont devenus des chargés de TD dans la même université, soit quelques mois après l’ouverture du site, il y a cinq ans. La convention de pratique est la même pour toute relation hiérarchique ou parentale :

  • En tant que référence, ayez vos réglages (groupes en l’occurence) prêts s’il y a des choses que vous ne souhaitez pas partager ; voyez étroit : vos employés ne veulent rien savoir de votre vie sexuelle ou sentimentale, et sauf mention insistante du contraire, sont ravis de ne voir vos enfants qu’une fois par an, un minute à la fête de la société, et c’est tout ; très intelligemment Facebook propose de voir l’image que vous donnez selon qui regarde : profitez-en ;
  • C’est à l’élève, l’enfant ou le subordoné de vous proposer de lier vos comptes ; vous savez expliquer pourquoi vous voulez être lié ou pas — eux non, et ça les gène, et s’ils essayent, ils se sentiront jugés dans tous les cas ;
    pour des enfants plus jeunes que 16 ans (il est interdit d’avoir un compte avant 14 ans, mais beaucoup le font), beaucoup de parents réclament un droit de regard complet — discutez-en : il y a beaucoup plus de chance que vous braquiez votre adolescent en l’obligeant à vous montrer son jardin secret qu’autre chose ;
  • Vérifiez qu’il n’y a rien d’incorrect et acceptez, en précisant que vous êtes peu actif, pour justifier le manque d’activité après filtrage et votre discrétion subséquente ;
  • N’intervenez jamais sur des éléments qui ne sont pas de votre ressort ; s’il y a des éléments qui vous touchent, répondez par message privé ; encore une fois : vous ne savez pas si ce qu’il projete comme votre jugement est bienvenu dans son cercle d’amis ;
    Si ça ne peut vraiment pas être mal interprété, approuvez avec le bouton J’aime plutôt qu’en commentant « C’est trop bath. »
  • Vous pouvez mentionner quelqu’un dans une mise à jour de statu (en tapant @ puis son nom, une liste apparait : cliquez sur un de vos amis) ; ne le faites pas avec un subordonné, enfant ou élève — sauf exceptionnel, si vous êtes sûr que vos Amis et les siens apprécieront ;
  • Dans une conversation en présence, ne supposez pas qu’un tiers ait vu une mise à jour ou un lien, ou ne cherchez pas à savoir ; commencez par : « J’ai publié sur Facebook… » et donnez assez de détail pour qu’un tiers puisse comprendre de quoi il s’agit.

Le jeu est donc de cacher ses jugements s’ils sont trop durs, mais de faire confiance à la relation entre deux personnes pour faire comprendre comment chacun perçoit son cercle et sa visibilité. Le débat est loin d’être clos : par exemple, beaucoup de messages publics protègent une information confidentielle en étant sibyllin — mais précisément, j’aurais été plus à l’aise qu’on parle de ça.

Quand on m’a demandé si Facebook était inquiet que les administrations et les grands groupes reposent sur leur plate-forme pour communications, (Non, au contraire : ils souhaitent être un acteur central.) j’avais en fait envie de répondre que les grandes marques font en général plus qu’assurer une présence de vitrine : contrairement à ce qu’un particulier observe, Facebook permet une veille détaillée, en dehors des biais des panels. Une vitrine même passive, permet d’accepter à des outils de mesure pertinent, et on peut l’activer pour d’abriter une discussion quand une contestation apparaît : Nestlé, Procter & Gamble et Facebook eux-même ont du activer la page de plusieurs de leurs marques face aux critiques de Greenpeace.

Je n’ai pas réussi à identifier les voix, mais quelqu’un a dit que Facebook avait peu innové techniquement. C’est un peu dur contre Andrew Bosworth, Paul Bucheit, Adam D’Angelo, Brett Taylor, et beaucoup d’autres stars reconnues de l’informatique, sans compter le talent du fondateur. Facebook a fait beaucoup de miracles technologiques — pas tous publiques, et principalement des choses peu visibles, loin derrière l’écran, pour réussir à faire tourner sans à-coups un site de cette taille. C’est un exploit auquel se sont dévoué tous les fondateurs, qui a réclamé un sens informatique aigu. Aucun de leur concurrent n’a su faire : tous ont souffert de délais de connexion inacceptable ; il leur manquait des fonctionnalités décisives par manque d’imagination, mais aussi parce qu’elles auraient été trop grourmandes. Les années de labeur à concevoir et optimiser des serveurs à la pointe de l’informatique contemporaine explique le succès de Facebook, beaucoup plus que la chance. La plupart des idées sont secrètes, mais le rachat de FriendFeed (qui avait des qualités techniques comparables) a été l’occasion d’ouvrir le code de projets similaires d’informatique distribuée d’échelle, comme Tornado.

L’équivalent loin des claviers serait de dire que la poste n’a rien fait de nouveau depuis la diligence, puisque c’est toujours un facteur à pied qui relève le courrier dans une boîte jaune, et le dépose un peu plus tard chez vous : les trains à grande vitesse, les centres de tri, le code postal ont permis de réduire le temps de transport d’une semaine à une journée, de diviser les besoins en personnel, alors que la quantité de courrier envoyé a explosé. L’infrastructure est essentiellement distribuée donc difficile à concevoir, mais comparer cette cathédrale invisible à un coursier à vélo serait injuste.

En dehors de ça, le flux de nouvelles (je n’arrive pas à imposer l’expression « gazette » en français) change radicalement la manière de communiquer. La technologie de filtrage, proposée par Andrew Bosworth et la démarche de publication ressemble au simple flux RSS proposé quinze ans plus tôt par Dave Winner, mais c’est un dispositif beaucoup plus intelligent. Pour arriver au produit utilisable et révolutionnaire qu’on connaît, il a fallu jouer à la fois sur les nuances de l’implicite social et des outils très modernes de traitement de l’information. « Si j’ai vu si loin, c’est parce que je me suis tenu sur les épaules d’un géant » écrivait Newton : Facebook n’a pas été le premier à explorer et inventer dans ce secteur, mais leur contribution technique et sociale n’est pas faible.

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A propos Bertil

I'm a PhD student in Digital Economics, and I love viennoiserie. Je suis un doctorant en économie (numérique) et j'aime la viennoiserie.
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