Quora est exigeant, pas élitiste

Je suis actif depuis sept mois sur un site de discussion particulièrement intéressant et exigeant : Quora. Il a été plébiscité comme la société innovante à suivre en 2011 par les médias qui couvrent le web, à juste titre. La vague d’éloge a fait quintupler la population d’utilisateurs en quelques jours — et les habitués avons passé la semaine à gérer des nouveaux venus. J’ai plus particulièrement passé les dernières 24 heures à essayer d’accueillir les francophones. Mon précédent billet, rédigé hier (et édité au fur et à mesure) réagissait à cet afflux, et était volontairement un peu sec et menaçant.

Ces interventions ont été applaudies —merci— mais violemment critiquées, aussi : avant de répondre aux accusations et aux incompréhensions qui ont perlé, un peu de perspective.La plupart des technologies précédentes (le web, les blogs, twitter, les réseaux sociaux) ont facilité et encouragé la prise de parole ; en réussissant, ils ont fait émerger une culture riche, souvent anarchique voire dada, en général autocrate,  inégale. Wikipedia se posant comme une exception égalitariste et procédurière — « stalinienne » j’ai aussi entendu dire. Il y avait donc à peu près tout sur le web, mais mal organisé. Quora souhaite pousser ceux qui ne se sentent dépossédés par cette cacophonie à révéler les informations utiles encore implicites, et à les lier intelligemment : le web « sémantique ». Grâce à une gestion fine des dynamiques sociales, le site a su développer une communauté respectueuse et réfléchie, mais exigeante. Contrairement à ces interactions, qui ont été pensées dans le détail, la gestion de l’attention est purement positive : on peut suivre un contributeur, un sujet, une question, mais on ne peut pas exclure les contributeurs les moins pertinents qui participent aux sujet qui vous intéressent. De même, la communauté était trop petite pour justifier une gestion des langues. Ça contraste avec Facebook, qui retire les messages de votre petite cousine, ou twitter qui est conçu pour survoler des centaines de contributions. Les contraintes sont informelles mais omniprésentes : ne pas reposer une question qui a déjà été posée (et symétriquement, ne pas répéter les idées un réponse existante) ; éviter l’humour parce qu’il détourne l’émergence des meilleures réponse par vote.

Jusqu’à présent, tout allait bien : les proches des fondateurs, contributeurs les plus éminents pour comprendre le web, ont reconnu l’ambiance des groupes élitistes confidentiels qu’on trouve dans la Silicon Valley, et ont été séduit. Le site est devenu une référence pour les blogueurs spécialisés : Arrington enquête sur AngelGate, Kirkpatrick de RWW utilise le site pour ses enquête et fin décembre, Scoble déclare qu’il utilise le site pour choisir de quoi parler. Tous, preuve auto-fournie à l’appui, placent la société en tête des listes de fin d’année « Quelles start-ups va exploser en 2011 ? » En parallèle, Tron:Legacy sort en salle aux États-Unis, exhibant les formes plantureuses d’une certaine « Quorra ». Le site ralenti sensiblement, et l’ingénieur en chef en guise d’explication fourni des données de trafic spectaculaire… L’emballement prend.

L’expansion s’accommode mal d’une gestion débonnaire de l’attention aux yeux des habitués, et fait mentir les paysages de cocagne intellectuelle annoncés : quelques nouveaux venus commencent à participer en pensant être face à Yahoo! Question-Réponses ou twitter. Le manque d’inspiration dégrade à peine le site, mais comme les nouveaux invitent leurs amis, ceux-là ne voient que des « Sav a la Vie??? » et sont un peu perdus. Les habitués répondent avec les critiques pré-écrites, sensiblement passives-agressives, et le tout détonne.

À court terme, il n’y a pas de fonctionnalités pour contrôler tout ça, donc peu de choix : pour que le site continu d’abriter les discussions sérieuses qu’on vous a décrit, le respect n’est pas optionnel. C’est pénible de policer tout débordement mais il faut le faire avant que la négligence ne soit prise pour modèle.

À long terme, deux types de solutions sont envisageables  :

  • soit Quora développe les fonctionnalités de filtrage lourdes qui poussent l’élite à s’enfermer derrières des réglages stricts. La discussion devient réellement élitiste, puisqu’il faudra avoir fait ses preuves avant de pouvoir être écouté ;
  • soit l’ensemble des participants acceptent (un peu comme le font par exemple les Parisiens ou les New Yorkais) qu’une célébrité, ou que son voisin, a des attentes raisonnables en terme de vie privée. Si quelqu’un pose une question, ne prenez la parole que si vous pouvez le sortir d’embarras — même si vous avez une blague très drôle en tête.

Voilà pour la perspective ; quelques incompréhensions maintenant :

« Il n’y a que des ‘social media experts’ qui font leur auto-promotion sur Quora. » Hélas, c’est vrai depuis peu, et je n’en dors plus. Je suis sincèrement désolé que vous ayez dû voir ça. Quora est connu pour n’avoir aucune tolérance pour ces gens-là — dites-moi où ils sont et je m’en occuperai. Il y a beaucoup d’autres choses, aussi, nettement plus encourageantes. Voyez les contributions de Xianhang Zhang ou Evan Williams par exemple.

« On nous interdit de parler français sur Quora. » Non, on vous évite la cour de Babylone. Tel qu’il est conçu, le site ne peut pas abriter plusieurs langues : ça tournerait à la catastrophe — peut-être pas pour vous, qui avez un compte flambant neuf et vide, mais à l’usage, le site ne fonctionne pas comme twitter ou Facebook. Arrêtez de croire que le monde se décompose entre les Français et les Américains — le chinois est la langue la plus parlée sur le Web, par exemple, et certainement la deuxième la plus présente sur Quora (la troisième, le bahasa). D’après un estimateur simple, les autres pays européens ne sont pas en reste. L’internationalisation est prévue, mais réclame un peu de temps.

« On m’a interdit d’aller sur Quora / de participer / de répondre. » Probablement pas. On vous a certainement demandé de réfléchir avant de contribuer, parce qu’une qualité minimum est nécessaire : on ne peut pas améliorer une réponse qui est creuse, reformuler une question absurde, répondre à un commentaire blessant. J’ai dit que, si c’était pour mal vous y tenir, vous n’étiez pas les bienvenus ; est-ce que la grossièreté est une partie intégrante de qui vous êtes ? J’ai aussi répondu que si c’était pour faire la promotion de votre produit, Quora n’était pas adapté : vous êtes le bienvenu, pas votre boniment.

« Quora est un site élitiste. » Non. C’est un site exigeant. Tout le monde peut y contribuer, mais personne n’a le droit de le faire sans s’arrêter pour comprendre si sa contribution est utile. Si vous abusez de l’absence de contrainte formelle, alors le site va devoir devenir élitiste et ça serait une grande perte.

On m’a traité de pas mal de nom d’oiseaux, toujours en public : arrogant, prétentieux, égoïste et même « donneur de leçon frustré de ne pas être membre du Lyons Club ou d’une société secrète » (celle-ci est carrément drôle, avouez).
C’est pas à moi de juger ça, mais pas à vous non plus. Si ça vous intéresse, la liste de mes amis est sur Facebook, demandez-leur. Ce qui me surprend, c’est que j’ai assez peu parlé de moi et de ce que je fais ces derniers temps.

(Mise à jour : me suis senti obligé de faire un point quand même.)

J’ai probablement attaqué votre attitude, ou vos contributions. Beaucoup de la violence que j’ai vu venait de personnes qui pensaient être drôles et qu’on a repris. Incapable d’accepter une amélioration simple pour ce qu’elle est, ils sont repartis avec l’ego froissés. Je trouve ça triste.. Vous pouvez dire que je suis exigeant, ou méchant même — mais pas prétentieux, ça n’a rien à voir. Mais laissez-moi confirmer : je pense que tout le monde est capable de répondre à une question sérieuse avec respect, en utilisant une grammaire correcte, en proposant une source à ses affirmations, en cherchant à comprendre les hésitations de son interlocuteur ; je pense que tout le monde est capable d’utiliser le moteur de recherche de Quora pour trouver une version alternative de sa question, plutôt que de la reposer et de ne pas avoir de réponse ; je pense que vous êtes tous capables de comprendre les avantages de la méthode. Je pense même que le contraire (« Non, mais c’est un jeune, ne t’attends pas à ce qu’il sache accorder un participe passé non plus. ») serait atrocement insultant — une insulte qu’aucun membre de Quora n’accepterait de penser.

Sur Quora, nous pensons que vous êtes capable de participer à un site intelligent, construit, réfléchi et ce, en signant avec votre propre nom. Même si la question est de savoir quelle est la meilleure boulangerie de Paris. Et ça, c’est vraiment une bonne nouvelle.

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A propos Bertil

I'm a PhD student in Digital Economics, and I love viennoiserie. Je suis un doctorant en économie (numérique) et j'aime la viennoiserie.
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4 commentaires pour Quora est exigeant, pas élitiste

  1. Ping : Quora — Juste pour vos yeux. | Deux croissants

  2. Ping : Tweets that mention Quora est exigeant, pas élitiste | Deux croissants -- Topsy.com

  3. Ping : C’est quoi ton métier ? | Deux croissants

  4. Ping : Quora est ouvert, sans invitation | Deux croissants

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