Pourquoi tous les sites biens sont en anglais ?

La principale critique qui émerge de maintenant trois jours à faire le berger de chats pour les nouveaux venus sur Quora est que le site exige d’utiliser l’anglais. Comme je l’ai expliqué à plusieurs endroits, ça n’est pas de la francophobie, mais un choix initial.

À vrai dire, les fondateurs de ces sites pensent moins à passer à l’international que votre petite nièce ne pense à typer ses vidéos de karaoké YouTube en bahasa : oui, ça augmenterait son audience, mais… Pour quoi faire ? Il semblerait que la plupart des gros sites américains qui sont passé à l’international (Google, Facebook) l’ont fait après qu’un ingénieur très multiculturel ait, en entretien d’embauche apparemment, expliqué la complexité des enjeux. Des conversations avec des chefs de produits, même promis à un avenir planétaire sur Quora sont assez édifiantes : ils n’ont aucune idée de ce que ça représente. Leur monde, la Silicon Valley est très international, mais strictement anglophone.Mais pourquoi les meilleurs sites sont toujours en anglais ? Pourquoi toujours la Silicon Valley ? Plus généralement, pourquoi Hollywood pour les films, New York (avec Londres) pour pas mal de chose dont la finance, Detroit pour le rap ? Pourquoi les États-Unis ont une telle domination culturelle, longtemps après la chute du Mur ?

Ça ne peut pas être qu’un effet de l’éducation : elle est déplorable en général, même si la Silicon Valley recrute à un niveau d’élite culturelle qui a su se maintenir, les Masters et doctorat d’ingénierie de haut niveau, et surtout elle recrute des auto-didactes et des bricoleurs (hackers) sur des compétences qui ne sont pas enseignées à l’école. La Chine et la Russie semblent avoir de bien meilleurs informaticiens, mais comme ils restent en dehors de ce circuits, les uns sont plutôt recruté par l’industrie web locale qui est assez étanche à l’étranger, les autres semblent préférer la sphère cachée de la sécurité informatique.

Ça n’est pas parce que plus de monde parle anglais qu’une autre langue : même si l’anglais comme seconde langue est le dialecte européen, très peu de sociétés européenne ont émergée — pas sans un passage aux États-Unis.

Ça n’est pas non plus propre à la Californie : New York se débrouille très bien, mieux que Londres mais surtout mieux que Paris ou Amsterdam — surtout si on regarde les succès planétaires. Bien sûr San Francisco et ses alentours ont un écosystème unique d’ouverture, d’efficacité. Les conventions d’usage sur comment présenter et structurer son projet sont optimales et bien connues, la répartition des rôles et les phénomènes de réputation très clair dans une ville où on ne peut pas sortir sans que les types à la table d’à-coté parlent d’un projet qui vous intéresse.

C’est un phénomène de base installée à plusieurs échelle. À la base de d’enfermement technologique dans une capitale, il y a un grand pays : il y a beaucoup d’Américains, donc un premier marché national plus important. Avant de devoir penser à traduire votre site, vous pouvez couvrir un quart de l’économie mondiale — plus les Brittaniques, et l’élite technique du monde entier. Une fois que ça, c’est couvert, il faut penser, comme Quora d’ici quelque semaine j’espère, à comprendre les codes culturels étrangers. Pendant ce temps-là, en Europe, un ami a ouvert une boutique et un site, qui marchent bien tous les deux ; il a du penser à traduire le site (dans cinq langues) avant d’ouvrir la deuxième boutique.

C’est merveilleux, mais ça veut aussi dire que la moitié du ciel est après vous, et donc la compétition est nettement plus rude. Pour ne plus être figurants et avoir un rôle dans une série, les acteurs américains doivent se donner nettement plus de mal que les acteurs européens pour passer dans un téléfilm. À l’international, ça se retrouve, et un Allemand trouvera en général, une star américaine, doublée, plus expressive qu’un beau-gosse parisien. Ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas de grands penseurs européens, des entrepreneurs géniaux, ou des actrices exceptionnelles : elles tiennent même le haut de l’affiche à Hollywood — mais elles le font après être passé dans la cour des grands, et l’effort professionel leur paraît toujour nettement plus délicat que de prendre l’accent.

Je salue à l’occasion mes amis francophones non-français qui vivent ça à une autre échelle : Paris et ses chaînes de télévison nationale, ses musiciens, ses acteurs, ses journalistes ont sur le Luxembourg, la Suisse et la Belgique francophone, le Québec aussi, une influence incomparable à la réciproque. Et c’est la réciproque qui est gênante. Ça n’est pas que les Européens sachent quels sont les derniers potins sur Facebook qui est triste — au contraire, tant mieux — c’est que le blogueur américain le mieux informé soit capable de dire, devant le fondateurs de VentePrivée.com qui venait d’avouer 600M€ de CA, qu’aucune start-up européenne n’était assez prometteuse pour valoir une mention.

Alors, c’est moins pénible pour un Guadeloupéen de rappeler que la France ça n’est pas la métropole que pour un entrepreneur italien, ou indonésien, d’aller sur un site qu’on lui a présenté comme génial et de voir non seulement qu’on n’y parle pas sa langue, mais qu’en plus ni son anglais trop approximatif pour être compris, ni ses mots bizarres ne sont les bienvenus.

L’exclusion violente (et j’ai été ces derniers jours un auxiliaire récalcitrant, mais actif de cette police) va au-delà de l’acceptation d’une lingua franca mondiale, qui est à peu près acquise. Elle est du à un choix de fonctionement un peu particulier, qui n’a pas anticipé l’arrivée d’étrangers. J’ai posé la question aux fondateurs de Quora il y a quelques mois : Est-ce que l’on peut exclure des tags quand on suit quelqu’un par exemple ? — en mentionnant explicitement l’arrivée d’autres langues. Eux n’ont pas compris le rapport entre les deux : ils n’ont jamais suivi un trilingue sur twitter, qui marque ses twits #en #hg #cz selon les cas, ni pensé qu’en excluant des tags avec un filtre négatif, on résolvait le problème.

C’est plus un problème de considération qu’un problème technique.

Quel est le principale problème technique ? Au début du web, c’était les langues qui s’écrivait dans un autre alphabet « Mais pourquoi voulez-vous plus que de l’ascii ? » demandaient des Américains héberlués qui découvrait les accents en français, le cyrillique. Une fois que l’Unicode a résolu ça en grande partie, il restait encore ces langues qui s’écrivent avec un de droite à gauche (hébreu, arabe et… donnez-moi en trois autres avant de trouver les Américains si ignares), ou plus récemment, les éditeurs riches et leur relation avec des claviers autres que US-Qwerty.

Encore et toujours : ce qui manque, c’est de la considération. Faire l’effort pour les primo-adoptants, c’est négliger que ça les amuse de contourner ces difficultés. Ne pas leur demander quand et comment ça peut retenir leurs concitoyens et anticiper leur arrivée en comprenant les enjeux avant d’avoir la décision sous la gorge, c’est plus grave.

À vrai dire, ce problème est une des deux justifications de la Grande Muraille informatique de Chine : d’éviter non pas que les Chinois voient la liberté de la presse occidentale (qu’ils connaissent et considère comme humiliante en général) mais d’éviter que les services occidentaux concurrencent les services locaux, avec leurs effets de base, ça serait un combat inégal. (L’autre justification est plus politique, ça permet au Parti de jouer le rôle du défenseurs des intérêts nationaux contre les envahisseurs étrangers.) La stratégie correspondante, avec des déséquilibres fiscaux par exemple, proposée par des politiques européens est, disons, maladroite : ça fait passer le continent pour des socialistes étroits qui n’ont rien compris à l’innovation, et ça ne résond pas le problème, qui est davantage une question de considération et d’attention. L’idée d’exiger au moins des centres de recherche en Europe correspond mieux à la répartition des tâches actuelles : malgré des budgets épidermique la recherche en ingénierie et en sciences sociales est encore très bonne en Europe, fruit de cette diversité d’idées. Mais ça n’est pas la bonne approche : LeWeb, de Loïc Lemeur, avec tout son clinquant à l’avantage d’une solution proposée de l’intérieur. Ça fait venir les personnes influentes sur place, découvrir l’innovation du continent (et la restauration française). C’est encore très insuffisant, et ça ne compense pas le drain vers la Silicon Valley, mais ça viendra. Un jour un investisseur avec les qualités personnelles de Paul Graham tombera amoureux d’une ville européenne, et changera assez la donne — probablement en robotique civile, un domaine où Paris me semble devant tout autre ville.

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A propos Bertil

I'm a PhD student in Digital Economics, and I love viennoiserie. Je suis un doctorant en économie (numérique) et j'aime la viennoiserie.
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11 commentaires pour Pourquoi tous les sites biens sont en anglais ?

  1. Pour avoir planché depuis de longues années sur la question du multilinguisme online (voir http://climbtothestars.org/focus/multilingual et probablement encore d’autres articles pas cités sur cette page) je dirais qu’il manque un élément à ton analyse, si je t’ai bien compris: un « cercle vicieux » ou un « cercle vertueux » (suivant comment on voit les choses) enrichissant les communautés anglophones et apauvrissant les communautés allophones.

    Je m’explique.

    Comme tu le dis, l’anglais est une langue dominante. C’est la langue de la science, des ingénieurs, etc, elle est « lingua franca internationale », donc « indispensable » premier choix comme langue d’interface ou de communauté. Ceux qui ont à leur actif assez d’anglais à côté de leur langue maternelle filent dans les communautés anglophones, plus riches, et ne contribuent pas leur expertise dans le « web » de leur langue maternelle. J’appelle ça la « fuite des cerveaux bilingues ». Certains prennent la peine de faire les ponts (comme tu le fais ces jours au sujet de quora) mais c’est une vocation particulière dans laquelle tout le monde ne se retrouve pas.

    Donc en résumé: plus la communauté anglophone est riche, plus elle attire ceux qui auraient un choix entre elle et une communauté allophone, plus elle concentre les gens et l’expertise, et plus les communautés allophones sont composées des laissés-pour-compte du plurilinguisme.

    • Bertil dit :

      Parfaitement d’accord — troisième effet, donc. Et plus que manifeste dans le cas qui nous intéresse, puisque plus de la moité de la Silicon Valley est d’origine étrangère.

    • leblase dit :

      La logique que vous détaillez est très vraie, et même flagrante.
      Cependant, au-dela d’un appauvrissement regrettable du patrimoine linguistique, nous risquons de voir surgir petit à petit plusieurs internet: globish, Chinois, peut-être Arabe, peut-être Russophone (quoique), et un autre.
      Je sais bien que ceux qui cherchent seulement une réussite économique dans ce domaine s’en fichent, mais il me semble que cela pourrait avoir une retombée néfaste irl.

  2. Ping : Quora — Juste pour vos yeux. | Deux croissants

  3. LaurentB dit :

    Même si c’est dommage pour ceux qui ne maîtrisent pas l’anglais, je crois que c’est une sage décision de focaliser sur cette langue.
    Pour avoir participé à plusieurs projets Web d’envergure visant l’international, c’est juste un gros mal de tête. Chaque langue supplémentaire entraîne son lot de complication non négligeable.
    Vaut mieux un service/outil nickel en anglais, plutôt que se perdre à plonger dans les problématiques de la linguistique.
    Puis, comme vous le suggérez, ceux qui prétendent un certain niveau d’expertise dans Internet sont forcément à l’aise en anglais. C’est donc un faux problème.

  4. Ping : C’est quoi ton métier ? | Deux croissants

  5. marsupilamima dit :

    Juste en passant, il n’y a pas de s à bien, c’est un adverbe. Et guadeloupéens. Et concurrence plutôt que compétition. mais bravo quand même pour le français. Cela dit, une langue induit une pensée et ne penser qu’en anglais est forcément réducteur. Lire Julien Green (écrivain parfaitement bilingue) le langage et son double. Beckett n’a pas choisi d’écrire en français par hasard ou parce qu’il vivait à paris.

    • Bertil dit :

      Merci pour les remarques : « biens » est abusivement utilisé comme adjectif, c’est une citation (effacée depuis) d’un Français déçu par Quora ; « compétition » parce que je parle surtout de contextes culturels plus qu’économique, où seul le meilleur l’emporte.

      Sur le bilinguisme, je n’en dis pas moins .

  6. marsupilamima dit :

    French people are making so many mistakes in their own language nowadays that it’s no surprise. As for bilinguisme, well, I read yr piece (twice) but what you’re saying, if I may say so, has nothing to do with julien greene’s book. Not that it matters…
    As for quora, when I ask a question on FB or Twitter, I get an answer much faster….be it in French or not.

  7. Basile.P dit :

    Je me permet de venir commenter ici, bien que ce ne soit que ma première visite sur votre site.
    Je n’avais pas entendu parlé de Quora et j’ai testé, sans inscription, son contenu en quelques minutes.
    C’est tout de suite intuitif. Simple, efficace, et bourré de fonctionnalités. Le pari me semble viable, et prêt à faire peur à Wikipédia par exemple.
    En ce qui concerne la page d’accueil, la simplicité prévaut aujourd’hui sur le monde du Web, et c’est en toute logique que la page Home de Quora en soit ainsi représentée, cependant il est vrai que sans inscription, le site semble bien étrange et pas si attractif que cela. En effet, la police de caractère est petite, voire trop, et les couleurs ainsi que la trame-police de Quora lui-même font un peu austères à mon goût. Je pense qu’il serait bon d’ajouter au site un graphisme, icône, référentiel identitaire propre et stylisé, tout en restant dans la simplicité. Je m’explique : un petit oiseau bleu fait tout de suite référence à Twitter et le fameux « F » bleu de Facebook ressort facilement d’une page, ou même encore le « W » dans le globe-puzzle de Wikipédia… Par exemples ! Mais quant est-il de Quora ? Un « Q » dans un carré rouge ? Est-ce une future icône de marque ? Je ne saurai dire, car il faudra surement si habituer, mais pour l’instant, ça ne me paraît pas si accrocheur.
    Je dirais également qu’il manque un petit quelque chose sur cette page d’accueil. Un quelque chose à la Twitter, en moins surchargé, mais avec un petit extrait de la dernière question posée, du dernier sujet, ou de la dernière personnalité. Il faudrait un tout petit exemple de ce que propose finalement le site, en minimaliste, épuré et beau, comme le reste.
    Pourrais-je avoir une invitation pour tester plus en profondeur le service ?

    • Bertil dit :

      Invitation envoyée.

      Le logo officiel de Quora est en haut à gauche de chaque page : c’est le nom complet du site, en blanc sur un rouge assez soutenu, dans une police privée, cf. la réponse officielle de Rebeckah. Avant que le site ouvre, il n’y avait que deux pages : l’habituel “Nous vous préparons quelque chose,” et un exposé sur les principes typographiques du site à venir. La chose a parue un peu prétentieuse, et a été retirée depuis.

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